La dynastie Lagide (ou ptolémaïque) régna sur l’Egypte de 323 avt J-C (mort d’Alexandre le Grand) à 31 avt J-C (défaite d’Antoine et de Cléopâtre VII face à Octave). Durant cette période, les rois, d’origine macédonienne, ont appliqué une brillante politique de syncrétisme culturel entre le monde égyptien pharaonique et la culture hellénistique dont ils étaient issus.
Sous leur domination, la monnaie, mode de paiement du monde classique, va se répandre en Egypte. Jusqu’alors, les seules émissions circulant dans le pays, étaient des émissions grecques, intervenant dans le commerce des comptoirs grecs installés sur la côte depuis le V ième S avt J-C ( par exemple, Naucratis, sur le site de la future Alexandrie ).Avec l’arrivée des Lagides au pouvoir, l’Egypte va frapper ses propres émissions monétaires.
Les émissions circulant dans le monde Lagide ont une nomenclature grecque : il s’agit du drachme et de ses dérivés ( tétradrachme…). Leur format s’échelonnait entre 19 et 27 mm. Les monnaies Lagides, comme toutes les monnaies antiques, sont réalisées suivant la technique de la frappe du coin sur une matrice ( voir schéma ), méthode employée depuis les origines du phénomène monétaire.

Fig.1. La frappe monétaire
Ce mode de réalisation explique que certaines monnaies montrent des images décentrées. Les monnaies riches en propagande sont en particulier victimes de ce défaut de fabrication, devant être réalisées et diffusées rapidement.
Les matrices d’avers ( synonyme de « droit » ou de « face » dans le langage populaire ) et de revers ( synonyme de « pile » dans le langage populaire ) sont gravées des images à appliquer sur la pièce de métal à travailler. Certains détails ( comme des drapés ) sont gravés après frappe sur les exemplaires les plus soignés. Le champ de l’avers de certaines monnaies est parfois inscrit de lettres grecques, surtout des Π. Ces marques font encore aujourd’hui l’objet de débats quant à leur fonction. Il s’agirait soit d’une signature d’artisan ou d’atelier, de symboles ayant trait au pouvoir ou à la religion ou de la teneur en argent de l’émission.
Les métaux précieux sont certes courants en Egypte ( voir les carrières du Wadî Hammâmat ) où l’on extrait l’argent, l’electrum, l’or… mais, ils sont souvent mâtinés de bronze et de cuivre afin de rendre le texture plus rigide et plus apte à un emploi monétaire mais, aussi dans le but de faire dévaluer la monnaie ( en diminuant sa teneur en métal précieux ) lors de crises économiques. Cette particularité expliquent l’aspect noirâtre de certains exemplaires.
Les monnaies Lagides étaient surtout employées dans la capitale ( Alexandrie ), les lieux de commerce ( le Fayoum ), les points de contacts interculturels ( les ports comme Bérénice...), les campagnes usant encore du troc pour moyen de paiement.
Durant le règne du souverain dont elles portaient l’effigie, elles avaient leur valeur propre (drachme, tétradrachme, octodrachme...) mais après sa mort, ou de son vivant dans les pays hors monde hellénistique, elles avaient une valeur dépendant de leur taux en matières précieuses. Pour le déterminer, les émissions étaient alors pesées dans de petites balances, en parallèle avec des poids d’argent.

Fig. 2. Octodrachme d’argent d’Arsinoé II.
Comme toutes les dynasties antiques, les Lagides frappent monnaie à l’effigie de leur souverain. Néanmoins, la reine, même consort, bat aussi monnaie, ce qui est un cas très rare.
Cette très belle monnaie fut frappée par Arsinoé II Philadelphe ( 316-270 avt J-C), épouse et sœur de son frère cadet Ptolémée II Philadelphe. Bien qu’elle n’était que reine consort, à l’instar de toutes les autres reines Lagides, Arsinoé II joua un rôle très important en politique (elle est à l’origine du remaniement économique du Fayoum).
La plastique de la monnaie est très raffinée : l’avers porte presque un portrait de profil en bas relief. Les différences de niveau et de texture au niveau du cou et de la joue sont parfaitement rendus, avec une grâce sensuelle. Le détail de la thyroïde est particulièrement souligné : l’hyperthyroïdisme était un critère de beauté dans la dynastie.
La jeune femme porte un voile dont le tombé du drapé est rendu avec naturel, tout comme le mouvement des rubans ornant la double corne d’abondance du revers.
La chevelure fut sans doute regravée après frappe, pour rendre la plastique des mèches, en particulier l’accroche-cœur, caractéristique de la coiffure d’Arsinoé.
Du point de vue des attributs, la reine Arsinoé II porte un voile renvoyant à son statut de reine consort. Sa tiare, appelée « tiare vénusienne » renvoie à son rôle d’Isis-Aphrodite sur terre, détentrice de la fécondité du royaume.
La corne d’abondance renvoie également à cette fonction. Elle a la particularité d’être double pour symboliser l’union symbiotique d’Arsinoé II et de son frère-époux Ptolémée II.
Ce règne ayant laissé un souvenir prestigieux, Cléopâtre VII, dernière reine de la dynastie, reprit cette double corne d’abondance afin d’exprimer sa volonté de retourner par sa politique à l’Âge d’or de la dynastie.

Fig. 3. Tétradrachme d’Antoine et de Cléopâtre VII.
Cette monnaie fut frappée aux alentours de 34 avt J-C, lorsque Marc-Antoine offrit à Cléopâtre des territoires en Syrie-Palestine en cadeau de noces. Elle fut émise en même temps qu’un denier, monnaie romaine où la reine était parée du titre « regina regum filiorum regum ».
La monnaie semble avoir été exécutée avec hâte, la frappe est mal centrée et le périmètre circulaire de l’objet très grossier. Les profils de deux amants sont à peine esquissés. Cléopâtre VII porte de nombreux attributs : le diadème stephanos dont les fanons retombent sur la nuque, le manteau chlamyde des rois hellénistiques, ses cheveux sont disposés en « côtes de melon », caractéristique de sa coiffure.
Les traits du visage royal peuvent paraître secs comparés à la grâce sensuelle des profils d’Arsinoé II. Or, en comparant les deux faces de la monnaie, on remarquera que les traits d’Antoine et de Cléopâtre sont assez semblables : cou épais, menton projeté en avant, nez aquilin et busqué… On pourrait presque dire que l’image proclame « Antoine est Cléopâtre » et inversement. Certains exemplaires montrent d’ailleurs la reine munie d’une pomme d’Adam ! Ces traits très peu féminins ont souvent fait l’objet de débats sur la véritable beauté de la reine, que les premiers numismates ont alors qualifié de « femme au visage de sorcière dont les charmes sont fanés par une vie de débauche ».
Du point de vue de la titulature entourant les portraits, si Antoine se contente de proclamer ses titres romains de consul et de triumvir, la reine porte, quant à elle, un titre très intéressant : Κλέοπατρα θέα νέοτέρα.
Ce titre renvoie soit à sa volonté de se proclamer incarnation d’Isis sur terre, soit à la royauté qu’exerça la dynastie Lagide sur la Syrie.
En effet, Cléopâtre Théa, fille de Ptoléme VI, roi d’Egypte, régna de 149 à 121 avt J-C en Syrie, comme épouse ou comme mère de rois Séleucides. Le titre de Cléopâtre VII ferait donc allusion à cette princesse qui permit l’expansion de la domination Lagide. Théa était également le nom d’une forme d’Isis particulièrement révérée en Syrie. Le titre pouvait donc alors renvoyer à la fois à une ancêtre prestigieuse et à une déesse.
En conclusion, le message de la monnaie proclame que l’union d’Antoine et de Cléopâtre VII permettra au royaume Lagide de reconduire sa glorieuse expansion de jadis.
Au terme de cette brève analyse des émissions monétaires Lagides, nous pouvons admirer l’esprit sagace de la propagande de l’époque : employer un objet d’usage quotidien, circulant énormément et sur de longues distances afin de proclamer les messages politiques les plus importants au travers de quelques éléments parlants à l’idéologie riche et aisée à comprendre.
Moine Déborah
Bibliographie sélective :
Paru dans "Bulletin d’information de la fédération des professeurs de Grec et de latin", 164, mars-avril 2008, p. 9-12.